La Malédiction de la Mort

8 juillet 2018 0 Par Elyon Lamont

Ce jour-la, le ciel est gris mais pas une goutte de pluie ne tombe pour le moment. Assise sur le bord de la falaise, je regarde la vallée avec lassitude mais au moins c’est tranquille. Combien de temps me trouvais-je ici ? Aucune idée et à vrai dire, ça m’est complètement égal car personne ne m’attend. Malgré tout, il me fallait rentrer à Miokzelia, un village paumé au milieu de nulle part. Vu l’heure qu’il est, les rues sont désertes ou presque quand j’arrive ; sur la route, je croise le chat de Mme. Scotie, une vieille mégère que je déteste. L’animal se met à cracher dans ma direction, les poils hérissés sur le dos et avant que je puisse parler, il me griffa sauvagement au bras.

— Maudite bête ! crie-je en tenant fermement cette boule de poils miteuse par la peau du cou. Je vais t’apprendre à m’attaquer, dis-je en lui flanquant un coup de pompe dans l’arrière-train. Dégage stupide bestiole !
— Eh laisse mon chat tranquille, petite dévergondée ! me lance la mégère de sa fenêtre.

Mon sang bout déjà dans mes veines. Petite… Un des mots que je ne supporte vraiment pas. Non mais elle va voir ce qui l’en coûte de m’insulter ainsi cette vielle femme toute ridée.

— Ah vous, fermez-la ! Votre chat puant m’a griffée sans raison alors je le corrige et ce n’est pas vous qui allez m’en empêcher ! réplique-je.
— Et il a eu raison, tu n’es qu’une gamine pathétique qui ne mérite même pas de vivre. Maintenant va-t-en sinon…
— Sinon quoi ? la provoque-je. Osez venir me frapper et je vous jure que vous le regretterez.

Cette phrase suffit à la calmer. Je ris intérieurement de voir la vielle chouette blanchir avant de refermer sa fenêtre et de tirer les rideaux. Cependant ma joie ne dure pas, je sens qu’un malheur risque de se produire mais bon, je me dépêche de rentrer à l’orphelinat où les autres enfants sont déjà en train de manger. Par un arbre, je pénètre dans ma chambre individuelle, d’ailleurs personne ne voulait de moi en collectif, tant mieux, je préfère rester solitaire. En arrivant à la cantine, aucun de mes « camarades » ne tourna les yeux vers moi. Faut dire que j’ai une réputation… lugubre mais croyez-le ou non, je m’en passerais volontiers de cela. La cuisinière me servit ma portion sans me lancer un regard, comme pour éviter de croiser le mien. De la viande… J’ai cru vomir rien que d’y avoir vu cette horreur dans mon assiette. Je pousse un profond soupir. Combien de fois encore devrais-je répéter que je suis végétarienne à cette empoisonneuse ? Installée à ma table dans un coin à l’écart de tous, je mange ce qui est comestible et laisse le reste de côté ; une boulette de pain atterri près de mon assiette, pas besoin de lever les yeux pour voir qui a fait cela que je connais déjà les coupables.

— Alors l’exclue, comment trouves-tu le repas ? se moque Derek.
— Fais gaffe, tu risques de te retrouvé raide mort plus tard, mentionne Sao à l’autre.

Je vous fais une petite description. Derek est un crétin que même ses blagues font dormir un enfant de trois ans et Sao est tout aussi débile malgré qu’il porte des lunettes mais cela ne fait pas de lui un intello. Bref passons, main sous le menton, je les laisse parler sans tenir compte des morceaux de nourriture qu’on me jette par moment. Certains auraient craqué mais moi, j’en ai l’habitude, ça fait plus de six ans que je subis tout un tas de railleries et autres.

— Ton copain à lunettes a raison, rétorque-je. Il se peut bien qu’un jour, tu finisses figé comme une statue.

Mon sourire mesquin en dit plus long que mes phrases. C’est trop marrant de faire peur en parlant de mort.

— Madame ! Y a Elyon qui va me tuer !

La directrice… Alors elle, je n’peux vraiment pas la blairer. Son vrai nom, c’est Mme Soldanelle, mais moi je la nomme « Nez rouge » à cause de son nez aussi rouge qu’une tomate à force de boire des canons. Bah tiens, la voilà justement, on va bien rire.

— Elyon ! Encore une menace envers tes camarades et tu passeras la nuit dans le refuge.

Le refuge, c’est une sorte de cabane située dans l’arrière-cour de l’orphelinat où l’on y enferme les enfants qui n’obéissent pas pendant un certain temps. Perso, ça me fait ni chaud ni froid d’y passer la nuit, j’en ai l’habitude de cela. Histoire de mettre Nez rouge en mode furie, je vais la taquiner un peu.

— C’est plutôt les gourmands qu’on devrait enfermer dedans surtout quand ils se gavent de vin de Bordeaux et de cookies.

La voilà bouche ouverte, stoppée en pleine phrase. Hé hé, prends-toi ça dans les dents, je connais tous tes secrets, rien ne m’est inconnu. Forcément elle ne compte pas perdre la face contre moi et ça m’amuse de la voir ainsi.

— Je ne te permets pas de me répondre de cette façon.
— Je ne te permets pas de me répondre de cette façon, l’imite-je avec sa propre voix.
— Encore une ânerie de ce genre et c’est le refuge.
— Je préfère encore dormir dehors que sous un toit qui tombe en morceau.
— C’en est trop !

Fermement elle me prend par le bras et m’emmène hors de la cantine pendant que les autres rigolaient de moi en me pointant du doigt ; c’est ça, riez chers amis, cette nuit, vos jolis rêves se transformeront en d’horribles cauchemars. La directrice me tira jusqu’au refuge où elle m’y enferma à double tour puis s’en retourne à l’orphelinat. A la nuit tombée, je trafique le cadenas qui est un vrai jeu d’enfant, sors du refuge pour me rendre dans ma chambre, traverse les couloirs et entre dans la cuisine. Vu que je n’ai presque rien mangé ce soir, je ne me gêne pas pour voler de la nourriture et me hâte de revenir dans la cabane où je peux me régaler en toute tranquillité puis je repars à l’orphelinat pour m’activer pendant un long moment.

Le lendemain, pendant la récré, je reste seule dans mon coin habituel, loin des autres. Mais bien sûr, y en a quand même qui viennent me faire chier. Là c’est un groupe de filles dont la « chef » se prénomme Samantha. Celle-là, elle se croit être un top modèle mais selon moi, elle a plus de chance de gagner dans une foire agricole tellement elle est vache. La vachette, c’est comme ça que je la surnomme, se planta devant moi en me toisant du regard, ses copines gloussant comme des poules.

— T’as un problème, la vachette ? dis-je avec froideur.
— Tu n’as aucun droit de répondre comme tu l’as fais avec Mme Soldanelle hier, me lance-t-elle, énervée.
— Je fais ce que je veux alors mêle-toi de tes affaires et retournes donc te coiffer parce qu’on dirait que tu t’es pris un pétard dans les cheveux.

J’en ricane avec joie. Cependant ma joue gauche vient de se recevoir une gifle, coupant net mon rire. Neutre d’expression, je fixe cette merdeuse qui a osé me frappé et riposte de suite.

— Sale lollytop, tu vas regretter ton geste ! m’exclame-je en lui foutant mon poing dans la gueule. Vas-y, continue donc pour voir !

Je frappe sans relâche jusqu’à ce qu’on essaye de me séparer mais alors çà, pas question. Je mords l’élève avec force alors que Samantha se relève, furieuse, et ne me frappe à son tour. Même si sa taille dépasse largement la mienne, elle n’a pas autant de force que moi ; avec acharnement, je la tape, griffe, mord lorsque la dirlo vient s’interposer dans notre petite bagarre et ne nous éloigne l’une de l’autre.

— Cette folle m’a attaquée sans raison, m’accuse cette vipère en versant de fausses larmes.

Oh pitié, j’aurais tout vu. Cette sotte est une comédienne née mais ça ne marche pas contre moi. Elle veut pleurer ? Eh bien elle va être servie. Que Nez rouge soit là ou pas m’est totalement égal du moment que je corrige l’autre garce.

— Vous voyez, m’dame ? se plaint-elle avec de vraies larmes cette fois.
— C’est toi qui as commencé, sale groupie !
— Menteuse !
— Elyon, en voilà assez ! nous coupe Nez rouge avec fermeté. Olivia, accompagne Sam à l’infirmerie.

Je fixe la vachette en train de gémir de douleur… Jamais vu une pareille comédienne pitoyable. Je me retrouve dans le bureau de Nez rouge qui s’ouvre une de ses innombrables bouteilles de vin, s’en sert un verre et se le vide cul sec. Moi ? Je me mets à mon aise, pieds sur la table et chaise en arrière.

— On dirait que vous avez mal dormi cette nuit. Vous êtes toute pâle, Nez rouge.
— Cela ne te regarde pas.

Faut avouer que faire grincer les planches du grenier, jouer les marionnettistes avec un drap blanc et de la ficelle, parler comme un esprit et j’en passe, durant une partie de la nuit, y a de quoi en être fière. Niek que je suis diabolique. Je me suis éclaté de rire en les entendant hurler de peur en se cachant sous leurs couvertures ou courant de partout. Un ronflement résonne dans la pièce, ça signifie que Nez rouge est en train de cuver son vin et le somnifère que j’ai mis dans son verre quand elle ne me regardait pas. Tranquillement je m’en vais d’ici afin d’aller me promener dans le village lorsque je croise la vachette dans le couloir. Oh non c’est trop, j’en suis pliée de rire de la voir avec autant de pansements sur elle.

— Tu devrais sérieusement t’engager dans un théâtre, tu y feras un malheur, lui dis-je en m’essuyant une larme de rire.
— Tu n’es qu’une bâtarde, me crache-t-elle.
— En tout cas, je n’suis pas mécontente de voir dans quel état je t’ai mise.
— Sale conne !

Quand je disais que c’est une comédienne, la preuve elle a encore la force de se jeter sur moi. Je ne me retiens pas et la cogne partout où je peux. Elle me saisit fermement par les cheveux pour ensuite me buter contre un radiateur. Bordel, ça fait mal. Je me tiens le front en sentant alors un liquide poisseux et regarde mes mains, couvertes de sang. Mon sang. Je le sens me couler entre les yeux et bouillir dans tout mon corps.

— Là, tu es allée trop loin, dis-je avec un regard tueur.
— Eh Sam ! entends-je une de ses copines l’appeler. Besoin d’aide pour flanquer une raclée à la naine ?

Je me crispe. J’ai bien entendu ? Le thermomètre grimpe dangereusement et avant que la vachette ne donne sa réponse, je fous un marron à la pimbêche. De la part de la « naine », pauvre andouille. Je me recentre sur Sam en me craquant le cou puis m’avance.

— Je vais t’apprendre à frapper mes amies, me casse-t-elle les oreilles.
— Touche-moi encore une seule fois et on te retrouvera avec les yeux crevés, la menaçais-je, glaciale.
— Tu n’es qu’un monstre !

Une baffe dit bonjour à ma joue droite puis le groupe de pimbêches s’en est allé après que j’ai frappé Sam au ventre. La sonnerie se déclenche pour annoncer la reprise des cours et trainant des pieds, je m’installe à mon bureau au fond de la classe.

***

Deux jours plus tard, je me fais réveillée par des cris de terreur. À moitié endormie, je me lève toutefois de mon lit pour me pencher à la fenêtre afin de voir ce qui se passe dehors. Des flics ? Un drame se serait-il produit au village ? Je m’habille vite, me précipite jusque dans la cour, cours vers le rassemblement de gens avec lesquels je joue des coudes pour avancer et ce que je vois ensuite me fige sur place.

— Mais c’est…

Les yeux crevés, Samantha est étendue par terre, immobile. Comment cela a-t-il pu arriver ? Je la détestais mais jamais je n’aurais voulu sa mort. On met le corps de notre camarade sur une civière et le recouvre d’un tissu avant de l’emmener. Quand tout le monde est parti, la première chose que je fais est de me mettre à distance des autres. Derek se tourne alors vers moi et me pointe d’un doigt accusateur.

— C’est toi qui l’as tuée !
— As-tu des preuves ?
— Tu es la dernière personne qui lui a parlé.
— C’est pas une preuve suffisante.
— On est témoins, confirme l’une des copines de Samantha. Tu l’as menacé de lui crever les yeux et c’est ce qui lui est arrivé.
— C’est bizarre, tu ne trouves pas ? s’exclame Derek avec un air hautain. Chaque fois que tu as lancé une menace de mort sur une personne, il se produit exactement ce que tu dis.

Je me reçois une pierre dans la tempe, il a dû la ramassée tout à l’heure quand on embarquait Samantha. Les autres ne tardent pas à l’imiter et évitant les projectiles, je recule en mettant mes bras en protection.

— Tu es un danger !
— Tu ne mérites pas de vivre !
— Retourne d’où tu viens, émissaire de la Mort !

Une brique me rafle le visage de très près. Même si la colère m’envahi, même si l’envie de frapper ces imbéciles me prend, j’opte plutôt de m’en aller d’un pas digne que de discuter.

Émissaire de la Mort… Voilà mon véritable surnom et ce qui en fait ma lugubre réputation dans tout le village. Je m’isole dans mon coin favori, c’est-à-dire la falaise dominant la vallée, et m’allonge sur l’herbe en fixant le ciel dont les nuages gris laissent enfin tomber l’eau qu’ils contenaient. Les cloches de l’église résonnent au loin, signe que l’enterrement va bientôt commencer mais je n’y vais pas… Même si je sais que je n’y suis pour rien dans ce drame, personne ne me croira. A vrai dire, ce n’est pas la première fois que ce genre d’évènement se produit ici. Quand j’ai eu quatre ans, j’ai menacé un habitant qu’il finira pendu et le lendemain, ce même homme a été retrouvé mort dans sa cave, pendu à une poutre par sa ceinture ; les témoins de la veille m’ont tout de suite accusée car j’ai été la dernière personne qui avait parlé avec lui. Une seconde fois, une fille plus âgée que moi m’a poussée dans la piscine là où je n’ai pas pied et j’ai bien failli me noyer alors que je ne sais pas nager puis sous la colère, je l’ai menacée qu’elle sera poignardée en plein cœur… Une semaine après, on la découvre entre des poubelles, un poignard en plein cœur. Pourtant je suis innocente mais personne ne croit cela. Depuis toujours, les villageois m’appellent l’émissaire de la Mort.

***

Un mois après l’enterrement de Samantha, nous partons en classe verte. Je connais par cœur chaque recoin de la forêt pour y être allée un bon nombre de fois là-bas ; Nez rouge ne fait pas attention à moi alors j’en profite pour m’éclipser du groupe et pars de mon côté pour ne pas avoir encore à subir des coups bas des autres. Près de la rivière, je marche le long du cours d’eau pendant que le vent me souffle dans les cheveux sans me soucier de l’heure lorsqu’une pierre m’atteint l’arrière du crâne ; insensible à la douleur, je continue mon chemin en ignorant les insultes que me lancent ces abrutis. En tout cas, je ne compte pas sur Nez rouge car elle se fiche pas mal de ce que les élèves me font. Derek et deux autres de ses potes me barrent la route.

— Alors l’exclue, on fait bande à part ? se moque-t-il.
— Avec un troupeau de crétins collé aux basques, c’est difficile de l’être, réplique-je, un rictus au coin.
— Qui traites-tu de crétin, la folle ?!
— Donc non seulement t’es moche mais en plus t’es stupide.
— J’te permets pas de m’insulter !

Il se jette sur moi mais j’esquive facilement en me décalant d’un pas sur le côté, lui fais un croche-pied par la même occasion et ce gros lourdaud s’étale de tout son long par terre.

— Plus c’est grand, plus dur est la chute, en rigole-je.

Les deux autres me saisissent par les bras et m’immobilisent en me soulevant du sol. J’ai beau être petite de taille, il ne faut pas me sous-estimer pour autant. Je m’agite comme un dément en flanquant des coups de pieds là je le peux, balance des injures tellement je m’énervais avant que Derek ne me frappe violemment dans le ventre à m’en couper le souffle. Cela ne suffit pas à m’arrêter que je poursuis mes insultes tandis qu’il continue à me donner des coups. Mon sang est en ébullition totale. Avec violence, je réussis à me libérer, à assommer les deux cons en les cognant front contre front puis me rue sur Derek à qui je compte bien régler son compte. Il me frappe à la tempe ce qui m’étourdit momentanément avant de me défoncer le visage avec le pied. Mon nez se cassa sous le coup et je saigne abondamment mais cela ne me fait ni chaud ni froid. Je me retrouve à plat ventre, l’autre salopard sur moi à me tenir le dos avec le genou et la tête de la main mais néanmoins je ne l’ai pas épargné du tout comme le prouve les morsures et autres sur son corps. Les élèves le félicitent en riant de moi.

— T’as aucune chance, la naine, me nargue-t-il.

J’explose. Sous l’impulsion, je me relève avec une facilité déconcertante et ne retiens plus mes coups. Je le tabasse à mort, le frappe jusqu’au sang. La haine et la colère m’aveuglent. Je ne contrôle plus rien de moi. Derek n’arrive pas à reprendre le dessus tellement il est dépassé par ce retournement de situation. Sans les voir, je devine l’horreur des autres face à cela mais je m’en fiche, tout ce que je veux, c’est cogner encore et encore cet imbécile. J’entends alors Nez rouge ordonner de nous séparer et alors qu’elle tente de m’éloigner de lui, je lui mords la main jusqu’à la faire saigner sans le vouloir tellement je suis énervée mais elle me tire fermement en arrière.

— Tu ne perds rien pour attendre, Derek !! hurle-je.
— Il faut vraiment qu’on l’enferme, m’dame ! dit une fille, effrayée.
— En voilà assez, Elyon !! tonne la dirlo.

De retour à l’orphelinat, je me précipite dans ma chambre où je donne un coup de pied à mon lit avant de m’y asseoir dessus, folle de rage. L’envie de tout saccager est tentante mais je résiste, pas question que je dorme par terre par la suite. Mes nerfs toujours à vifs, je sors par la fenêtre et me rend hors du village afin de me calmer.

Le soir est tombé depuis belle lurette. Je meurs de faim quand je reviens de mon isolement mais je n’ai qu’à chiper de la bouffe à la cantine pour y remédier. De toute façon, tout le monde est en train de dormir vu que le couvre-feu est passé depuis plus d’une heure. Après m’être rempli le ventre, je file au lit.

Comme toujours, je suis la dernière à sortir de classe. Assise dans mon coin, loin des autres, je les vois d’ailleurs rassemblés autour d’une nouvelle élève ; que je me souvienne, l’orphelinat faisait aussi office de pension étant donné que c’était la seule école de ce bled pourri et participait aussi à l’échange d’élèves intercontinental. Pas besoin de me demander ce que peuvent dire ces guignols, je parie qu’ils la mettent au courant de ma réputation mais qu’ils aillent se faire voir, je n’ai rien demandé de tout cela. Soudain j’entrevois la nouvelle s’amener vers moi alors que les autres lui conseille de ne pas m’approcher.

— Bonjour.
— …
— Je m’appelle Ringo, et toi ?

Je feins de ne pas l’entendre, me lève de ma place et me barre sans lui lancer un regard. Qu’est-ce qu’elle croit ? Que j’allais la saluer comme ces idiots ? Et puis quoi encore ? Bref peu importe je m’isole ailleurs puis attends la fin de la récré. Revenue en classe, la maitresse nous présente donc Ringo puis lui dit d’aller prendre place parmi celles qui restaient. Je prie mentalement pour qu’elle aille vers l’un des deux autres mais…

« Non !! »

Des trois places libres qu’il y avait, elle a choisit de se mettre à côté de moi. Je me tape le front sur la table et reste ainsi pendant un bon moment sans bouger.

— Ça ne va pas ? me demande-t-elle à voix basse.

Je lui balance un regard noir pour lui faire comprendre de me foutre la paix. Quand j’en ai l’occasion, je me glisse hors de la classe en espérant que cette brune ne me dénonce pas puis me voilà seule pour le reste de la journée. Dans les couloirs, je rencontre la bande à Derek ainsi que lui-même, décidément je lui ai bien arrangé le portrait.

— Il me semble que je n’en avais pas fini avec toi, Derek, lance-je en abordant un sourire sadique. Prêt à mordre la poussière ?
— Si tu crois qu’une gamine de ton genre me fait peur, tu te trompe.
— Alors pourquoi ta voix n’est-elle pas pleine d’assurance ?

Il joue les gros durs avec les autres mais ça tremble devant moi. Finalement c’est juste un trouillard qui se vante trop et je ne me gêne pas pour en rire avec amusement. II a détesté qu’une fillette comme moi lui ait mît une raclée et tient à laver son honneur. Qu’il s’amène donc, je vais le recevoir à ma manière. Sauf que je n’ai pas prévu qu’il se serait armé d’une batte. Bah ça donnera plus de piment dans notre baston.

— Amène-toi l’émissaire !
— Je t’attends de pied ferme.

Il charge en premier, d’habitude c’est moi mais je tiens à faire preuve de civilité quand même juste histoire de se moquer de sa poire, ce qui marche d’ailleurs. Je me baisse pour éviter d’être assommée et lui passe entre les jambes pour le faire chuter en lui saisissant les chevilles au passage.

— Je comprends pourquoi t’es pas doué en gym, t’as pas le sens de l’équilibre.

Je ne vis pas le coup venir qu’un de ses potes m’esquinte le crâne avec une seconde batte et résultat, trente-six chandelles me défilent devant les yeux. Fort heureusement je récupère vite mes esprits et le regard noir, me tourne vers Sao qui tient toujours sa batte.

— Alors toi, je vais te faire regretté ce coup bas. Et avant de comprendre ce qui t’arrivera, tu seras déjà sur le carreau, complètement éventré, le menace-je.
— Elle m’a menacé, vous l’avez tous entendue ? s’affole-t-il en devenant pâle. J’veux pas mourir !

Tous s’enfuient, même Derek. Je me masse le crâne et y sens une belle bosse là où la batte m’a frappée. Inutile d’aller à l’infirmerie, on ne me soignera pas.

Pendant le weekend, on a quartier libre. Les élèves me regardent d’un mauvais œil vu qu’on les a prévenus de ma menace sur Sao. J’aperçois Ringo en leur compagnie sans qu’elle me fixe comme eux mais ça ne serait tarder. Je traverse les rues du village, les habitants évitent de se trouver sur le même côté que moi, me lancent des regards accusateurs et je perçois par moment des brides de conversation à mon sujet sauf que tout cela, j’y fais aucunement attention et trace mon chemin. Par ailleurs, en utilisant un petit miroir, j’y vois par le reflet que Ringo me suit en se cachant derrière les poteaux de soutien, des tonneaux ou bien encore dans l’angle des maisons. J’accélère un peu mon rythme pour arriver plus vite en forêt ; quelques mètres plus loin, un craquement de brindille attire mon attention sauf que je ne m’arrête pas, sachant alors qui c’était mais je compte bien la semer alors je me mets à courir à travers la végétation, zigzaguant parmi les arbres, sautant les petits buissons et écartant les branches basses sur mon chemin. Ma course se stoppe quand j’arrive sur le sommet d’une pente raide, accidentée, où le moindre faux-mouvement entraine une petite chute de pierre et de terre.

— Tu vas me suivre encore longtemps ? dis-je froidement en me tournant vers Ringo.
— Je veux… seulement te connaitre, halète-t-elle, mains sur les genoux.
— Laisse-moi tranquille et retourne vers les autres crétins.

Je descends la pente raide en glissant avec habileté, arrive en bas en un seul morceau, m’apprête à partir quand j’entends des cailloux rouler et prends un air neutre en regardant Ringo dégringoler la pente mais je ne m’attarde pas.

— Dis, comment tu t’appelles ?
— …
— Tu n’es pas très bavarde.
— Un conseil, reste loin de moi et il ne t’arrivera rien.

Sur ce, je reprends la route mais elle me suit de près et cela m’agace plus qu’autre chose. Sans prévenir, je la saisis par le col, me moquant bien qu’elle soit un peu plus grande que moi, la plaque contre un arbre et la fixe froidement.

— Cesse de me suivre ou tu le regretteras, l’avertis-je avec un ton menaçant.
— Je ne cherche pas les ennuis, m’assure-t-elle en avalant difficilement.
— Alors pourquoi me colles-tu ainsi ?
— J’aimerais être ton amie…

Alors ça, c’est la meilleure de la journée mais je ne tomberais pas dans un piège aussi grotesque.

— Mais bien sûr et qui me dit que ce n’est pas un coup des autres pour mieux me tabasser après ? Arrête donc tes conneries et dégage de ma vue.
— Non je t’assure…
— Mens pas !! Je ne veux pas d’amis, je n’ai pas besoin d’amis et je ne serais amie avec personne !

Je la lâche et m’éloigne à grands pas, énervée. Des cailloux dans une main, je les jette un par un dans la rivière, assise sur un rocher, mets ensuite mes bras sur les genoux et y pose ma tête quand la voix de Ringo me sort de mes pensées.

— Pourquoi es-tu si distante ?
— Mêle-toi de tes affaires, cela ne regarde que moi.
— Tu sais, les autres m’ont parlé à mon arrivée le premier jour…
— J’ai vu et je m’en fous complètement de ce qu’ils t’ont dis. Maintenant laisse-moi tranquille.

Elle s’éloigne mais seulement pour aller s’asseoir sous un arbre. Bah tant qu’elle ne me parle pas, je n’ai rien à dire. L’orage gronde tout d’un coup et la pluie tombe sur la région. Mes habits me collent à la peau, mes cheveux sont trempés mais je ne bouge pas de ma place. Néanmoins je lance un coup d’œil discret vers Ringo qui enfile son k-way sans se lever et rabat sa capuche sur sa tête.

— Tu vas finir par tomber malade si tu ne te couvres pas, me dit-elle.
— …
— Sinon viens te mettre à l’abri.

J’ignore encore ses commentaires. Qu’elle s’occupe de ses affaires, bordel. Est-ce trop demandé ? Et voilà que le vent se lève subitement mais je sens que quelque chose de terrible allait bientôt se produire… Et mon impression se révèle exacte quand je vois au loin une tornade se former.

— Oh non, elle va droit sur le village ! s’écrie Ringo, paniquée.

Et après ? Si elle veut retourner là-bas, qu’elle y aille, je ne la retiens pas. Moi, je m’en vais dans la direction opposée sans me soucier de rien, mains dans les poches, même si Ringo s’en aperçoit et tente de me barrer la route en me prenant par le bras.

— Eh où vas-tu ?
— Ailleurs.
— Mais… Ton village va être détruit !
— Ils le reconstruiront, c’est pas la première fois qu’une tornade s’abat ici. On a l’habitude des catastrophes naturelles.

Je me dégage de son emprise et m’éloigne de plus en plus jusqu’à se qu’elle me rejoigne en courant. Connaissant les lieux mieux que quiconque, je nous emmène dans une grotte où nous serons à l’abri et de la pluie et de la tornade.

— Il n’y a plus qu’à attendre que ça passe, annonce-je en m’asseyant.
— Combien de temps cela va durer à ton avis ?
— Au mieux un jour, au pire trois jours.
— Euh tu n’exagères pas un peu ?
— Non. Vois-tu, sur cette partie du continent, les tempêtes sont fréquentes. Tu en vois une, sois certaine que d’autres suivront la marche.

Elle ne semble pas tellement rassurée mais ça m’importe peu. Dehors la pluie s’est transformée en un vrai déluge, les éclairs zèbrent le ciel et le tonnerre éclate avec force. Parti comme c’est parti, cela va durer trois jours.

Les trois jours de tempête sont passés. Le soleil brille à nouveau, éclairant les gouttes de pluies sur les végétaux. Je m’étire hors de la grotte, le dos douloureux après avoir dormi trois nuits par terre. Ringo dort encore. Je fais quoi ? J’la réveille et la ramène ou bien je la laisse et elle se débrouille seule pour rentrer au village qui – entre parenthèse – doit être beau à voir maintenant. Ah je l’entends se réveiller. Bon je sais ce qui me reste à faire.

— Sauras-tu revenir à Miokzelia ?
— Hum ? Euh oui, me répond-t-elle à moitié endormie.
— Très bien alors tchao.

Je coure alors pour mettre le plus de distance possible entre nous. Enfin me revoilà seule. De la falaise, je peux apercevoir les dégâts de la tempête et devine les villageois en train de se mettre au travail pour déblayer et réparer les dommages.

***

Je reviens à l’orphelinat dans la soirée. Tiens, Ringo s’est installé parmi les autres pour le souper. Pourquoi n’en suis-je pas étonnée d’ailleurs ? Je prends mon plateau et m’installe à ma table, dos au reste des pensionnaires.

— Eh l’émissaire de la Mort !! m’appela-t-on. Pourquoi tu ne t’es pas laissé emporter par la tempête ?

Je n’y fais pas attention et termine mon repas avant de sortir de la pièce mais au passage, j’étale la tronche de l’abrutit qui m’a parlé dans son assiette puis me rend à ma chambre. Cinq minutes après, on toque à ma porte. Bien la première fois que ça arrive mais j’entrouvre avec prudence pour regarder qui c’est et y vois Ringo. Je referme immédiatement.

— Va-t-en, ordonne-je en me rasseyant sur mon lit. Je n’veux voir personne.
— Je veux juste parler avec toi.
— Et moi, j’en ai aucune envie. Maintenant retourne vers les autres.

Ma poignée de porte se met à tourner et Ringo entre dans ma chambre sans se gêner. Non mais quel toupet, je vais la renvoyer vite fait dans le couloir. Je me moque bien de ce qu’elle pensera de moi et la pousse hors d’ici sans ménagement contre le mur d’en face. C’est pénible ces portes qu’on ne peut pas fermer soi-même, ça me serait bien utile pour rester seule.

— Pourquoi refuses-tu que je te parle ? Je ne t’ai rien fais que je sache.
— Mais ça ne serait tardé.

Pour le moment, Sao est toujours vivant depuis que je l’ai menacé mais le drame se jouera tôt ou tard et comme d’habitude, c’est moi qu’on accusera. Marre d’être enfermée, je sors prendre l’air. La marche me calme un peu si j’ignore les villageois lorsque l’on me pousse dans une ruelle avec force et me plaque contre une cloison de maison en me tenant par la gorge. À quoi ça servirait de se débattre quand c’est un adulte qui vous tient fortement cependant je soutiens le regard noir qu’il me lance en restant impassible à cela. De plus, je reconnais cet homme, c’est le père de Samantha, à qui on a dû apprendre la mort de sa fille à son retour de voyage.

— Comment as-tu osé tuer Sam ?
— Je n’ai rien fais.
— Je ne te crois pas, monstre.

Il resserre un peu plus sa poigne autour de ma gorge. J’étouffe un peu mais je respire encore pour le moment. J’admets que Sam et moi on se crêpait le chignon et se battait parfois mais jamais je ne souhaite la mort de quelqu’un ; quand je dis mes menaces, jamais je ne le pense vraiment, c’est seulement pour intimider ceux qui me cherchent et parce que je suis très énervée. Cela, personne ne me croira jamais. Il m’inflige un marron en pleine figure, mon nez saigne à nouveau, il remet ça et cette fois, c’est ma lèvre inférieure qui se fend. Pendant un moment, il me frappe sans relâche en me disant que je ne mérite que ça. Je ne réagis pas encore mais mon sang bouillonne déjà depuis tout à l’heure. S’arrêtant de cogner, il me jette dans la rue où je roule sur moi-même et me relève à quatre pattes sans me soucier des gens qui se sont arrêtés pour assister au spectacle alors que le père de Samantha me fout un coup de pied dans l’estomac et m’envoie à terre. Je sens un goût de sang dans ma bouche, ma respiration se fait difficilement, je serre le poing dans le sol afin de me contrôler en me levant lentement car mon ventre me fait un peu mal. Dans le public, je peux y entrevoir Ringo. Que fait-elle là ? Elle a dû encore entrer dans ma chambre et ne m’y voyant pas, s’est sûrement douté que j’étais sortie. Je vois à son regard qu’elle a peur de ce qui se passe devant ses yeux… Peuh, elle me fixe peut-être mais je sais au contraire qu’elle craint que je menace cet homme de mort.

— T’en veux encore, émissaire ?!

Je m’étale à nouveau par terre. Me mettant sur un genou, j’essuie le sang de ma lèvre, tremblante de rage, et perdant mon sang-froid, lance un regard assassin vers ce villageois dont le teint blêmit de suite.

— Un jour, on vous retrouvera décapité.

Voilà, j’ai encore menacé une personne. Je ne perds pas de temps et me tire d’ici en courant, hors du village, jusqu’à en perdre haleine. Un point de côte me prend, mes poumons me brûlent, la gorge me pique mais je coure toujours. Soudain je bute contre une racine et tombe par terre. Je veux me relever. Mes jambes sont lourdes, mes muscles sont raides. Je n’y tiens pas compte et tente de reprendre la course mais je retombe sur les genoux, essoufflée. Un bruissement de pas sur le sol m’averti qu’on m’a suivie. Pas besoin de me poser la question, la réponse est évidente.

— Est-ce que ça va ? me demande Ringo avec une once d’inquiétude dans la voix.
— …
— C’est vraiment horrible ce que cet homme t’a fait et personne ne s’est interposé pour l’arrêter.
— Ferme-la. J’ai pas besoin de ta pitié, dis-je froidement.

Je tente une nouvelle fois de me lever. Les contrecoups me font souffrir à chaque mouvement mais j’avance quand même avant de m’appuyer contre un arbre pour reprendre mon souffle.

— Tu devrais rentrer à la pension, on t’y soignera.
— L’infirmière refusera de le faire. Elle ne m’a jamais soigné quoique ce soit, je me suis toujours débrouillée toute seule.
— Parce qu’on te nomme émissaire de la Mort ? C’est ridicule.
— On voit que t’as pas l’habitude de ce genre de chose, rétorque-je. Quand tu entendras l’annonce d’un mort, c’est moi qu’on accusera.

Mes douleurs se sont calmées. Malgré moi, je me consente à ramener Ringo à l’orphelinat afin qu’on ne s’inquiète pas de son absence et m’isole dans ma chambre. Je me remémore ce qu’elle m’a dit l’autre jour en voulant être mon amie… Je n’y crois pas un moment. Mieux vaut être seule que mal accompagnée, comme le dit un dicton. Avec tout ça, je m’endors sans m’en rendre compte.

Aujourd’hui c’est le drame, ou devrais-je dire le double drame à Miokzelia. On a découvert les corps de Sao et du père de Samantha respectivement éventré et décapité. Où je suis ? Sur un toit de maison, cachée à la vue des autres. Les accusations se portent immédiatement sur moi. Pourtant je me sais innocente. Mais qui donc croira cela ? Le reste de la journée, je me tiens éloignée du village en attendant que ça passe. Sur la falaise, je médite un peu pour faire le vide dans mon esprit. Même si je perçois Ringo s’amener, je ne m’interromps pas.

— Je peux m’asseoir ?
— …
— Tout ce que les gens disent de toi… Toutes ces accusations sans preuve… Je trouve cela ignoble.
— …
— Mais moi, je sais que tu es innocente.

Je manque de m’étouffer dans ma respiration. Si c’est une blague, elle est vraiment de très mauvais goût. Je lui lance un regard froid en biais pour montrer que je n’appréciais pas ce genre d’humour.

— J’imagine que tu ne me crois pas, me dit-elle. Mais c’est la vérité. Tu n’y es pour rien dans ces meurtres.
— Qu’en sais-tu donc ?
— Eh bin… Euh je…
— C’est bien c’que j’pensais.
— Néanmoins pour moi, tu es innocente. T’as menacé cet homme, ok. Et alors ? Cela ne prouve pas que tu l’aurais fais pour de bon.

Je ne dis rien et garde les yeux rivés sur l’herbe. Ringo est bien la seule personne à ne m’avoir jamais dit cela pourtant… je n’arrive pas à lui accorder ma confiance. Elle me tend la main en me souriant… Je l’observe sans rien faire, persuadée que ce n’est qu’un autre moyen pour se moquer de moi.

— Je ne vais pas te manger, rigole-t-elle gentiment. Je ne suis pas cannibale.
— …
— Ah… tu penses que c’est un coup des autres ? Non, je peux t’assurer que c’en est tout le contraire.

Me dit-elle cela avec franchise ? Ou bien est-ce un mensonge camouflé ? J’hésite entre les deux. Finalement j’avance lentement une main tremblante vers la sienne et elle me la serre amicalement.

— Maintenant nous sommes amies, en est-elle réjouie.

Elle me saute ensuite dessus mais par réflexe, je m’écarte aussitôt et me mets sur mes gardes. Cela semble l’étonnée si j’en juge par son air surprit. Depuis mon premier jour à l’orphelinat, je n’ai eu comme geste de tendresse de la part des autres que des coups et des insultes alors il est normal que je me méfie.

— Désolée, je voulais juste te serrer dans mes bras.

Elle recommence son manège et moi, j’me raidis. Heureusement ça ne dure pas longtemps. J’sais pas pourquoi mais à voir comment elle me détaille, mon intuition me souffle que je vais lui envoyer mon poing dans la figure si elle fait la moindre remarque sur ma taille.

— T’as quel âge ?

Elle me pose une colle. Comment veut-elle que je sache mon âge alors que j’ignore moi-même ma date de naissance ? Je ne réponds pas, tout simplement. Voyant mon silence, elle devine mon ignorance et change de sujet. Elle me parle beaucoup de son pays, de sa famille et autre ; je l’écoute sans faire de commentaire. Quand nous revenons au village, j’amène Ringo non pas vers le portail de la cour mais vers le trou du grillage.

— Pourquoi ne passes-tu pas par l’entrée ?
— Parce que si j’entre de cette façon, ils vont me tombé dessus. D’ailleurs ils sont tous devant le portail, prêts à me tabasser.

On passe par mon entrée secrète. Comme je viens de le dire, les autres sont rassemblés dans la cour et attendent mon arrivée pour me rouer de coups. Je fais signe à Ringo de se taire, me dirige vers l’arrière-cour et grimpe jusqu’à ma fenêtre.

***

Bordel ! J’ai bien cru que le sang m’inonderait le cerveau. Ces salopards m’ont suspendue à un arbre, la tête en bas et mains liées, avant de me bombarder de pierres aussi grosses que le poing d’un adulte. Lorsque tous sont partis, Ringo est tout de suite venue me libérer ; heureusement que je lui ai dis de ne pas se mêler de mes affaires sinon elle aussi se serait prit des pierres.

— Dans quel état es-tu…
— Bof j’en ai l’habitude, c’est pas la première fois que ces cons me font ce genre de martyr.
— Ça ne peut plus duré, tu dois faire quelque chose.
— Quoi donc ? Personne ne prendra ma défense. La seule chose que les gens souhaitent, c’est me chasser du village mais ils n’osent pas le faire parce qu’ils ont peur que je les menace tous de mort.

Bien que boitant un peu, je monte à ma chambre pour me soigner. J’enlève mes vêtements et me tourne vers la glace de la petite salle de bain. Combien de temps ne me suis-je pas regardée dedans ? Jamais pour ainsi dire. Mon reflet me montre moi, couverte d’ecchymoses et de plaies, et… Non, je dois rêver…

— Ça ne peut pas être possible !

Je me retourne mais personne derrière moi. Je regarde à nouveau mon reflet… ELLE est là. Oui il n’y a pas de doute là-dessus, c’est bien ELLE, vêtue d’une cape et toujours équipée d’une faux, son sourire squelettique à en faire raidir plus d’un… C’est vraiment ELLE… C’est vraiment…

— La Mort…
— Bien le bonjour, l’entends-je siffler dans le miroir.

J’ai envie de crier, de hurler mais aucun son ne sort de ma gorge, je suis paralysée de peur. La Mort pose l’une de ses mains cadavérique sur mon épaule, bizarrement je sens la pression mais pourquoi n’est-elle visible que dans le reflet ? Remarque je ne tiens pas à le savoir.

— Ça fait longtemps, siffle la Mort. Je me demandais quand tu irais te voir.

Mon teint devient aussi pâle que celui d’un cadavre tellement j’ai peur. Je la vois s’asseoir dans les airs, se tenant la tête du poing, la faux contre son épaule… Je vais me réveiller… Je me pince fortement. Aie ! La douleur est réelle. Alors ce cauchemar est vrai…

— A-alors c’est toi…
— Qui as commis tous ces meurtres ? Oui, tous ceux que tu as menacés de mort.

Je pâlis encore plus. Son rire me dresse les cheveux et des frissons parcourent tout mon corps. Toutefois je rassemble tout ce que j’ai de courage pour maitriser ma peur.

— Pourquoi… les avoir tués ? Je ne voulais… jamais de leur mort. D’ailleurs, pourquoi moi ? Les gens aussi menacent et il ne se passe rien.
— Tu tiens vraiment à connaitre la vérité ? en ricane la Mort.

Je crains le pire. Mon cœur bat à 130 km/h contre ma poitrine, mes jambes tremblent, mes épaules tressautent… L’effroi m’envahit jusqu’à la moindre cellule de mon corps, la peur se lit dans mes yeux…

— Je t’ai jeté ma malédiction avant même que tu ne saches marcher. Tes parents sont morts en essayant de te sauver mais j’ai eu leur vie en un claquement de doigts.

Et elle annonce cela sans regret. Après tout, elle est la Mort, les sentiments de regrets lui sont inconnus. C’est alors que je réalise une chose importante suite à ces révélations… Si la Mort tue ceux que je menace de mort, elle s’en prendra aussi à Ringo si jamais cela doit se produire… Non, je dois empêcher cela.

— Il est impossible d’empêcher la mort de quelqu’un.

Arg, en plus de m’avoir prit mes parents, de m’avoir maudite, elle est capable de lire mes pensées. Très bien, je sais alors comment faire pour sauver Ringo et je vais le faire sans la moindre hésitation. Décidée, je me rhabille vite fait, sors de ma chambre, cours le long des couloirs…

— Où vas-tu ainsi ? m’interroge Ringo quand je la croise.
— Mettre un terme à tous ces meurtres.

Me voici dans la cuisine, je fouille dans les tiroirs jusqu’à ce que je déniche enfin ce que je cherche, fourre ma trouvaille sous mon haut et repars aussitôt d’ici. Je coure sans m’arrêter dans les rues, dans la forêt et ce, jusqu’à la falaise. De sous mon tee-shirt, j’en sors le couteau de boucher que je place devant moi et sans la moindre hésitation… me le plante dans le ventre.

— NON !! entends-je Ringo crier.

Je m’écroule par terre… Ma vision devient de plus en plus floue mais j’aperçois Ringo se jeter à genoux vers moi et me soulever la tête.

— Pourquoi as-tu… ? Comment… ?

Je sens des perles d’eau me tomber sur le visage… Elle pleure… La vie s’échappe petit à petit de mon corps… Ma respiration est de plus en plus lente… Les ténèbres m’envahissent peu à peu… Ringo me serre contre elle, sa chaleur m’enveloppe mais ne peut arrêter l’hémorragie… Je lève ma main avec difficulté vers son visage qui me semble loin et lui essuie une larme…

— Tu seras toujours mon amie, me dit-elle, secouée de sanglots.
— Pour moi aussi… Tu le seras… toujours…

Il se met à pleuvoir. Elle me tient la main de la sienne et me fixe avec une infinie tristesse dans son regard ténèbres… Mon sang m’étouffe de plus en plus mais je parviens quand même à articuler deux mots dans un dernier souffle avant de m’endormir pour l’éternité.

— Merci… Ringo…